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Philippe MeirieuObjectifs de l’école, apprentissage à 14 ans,carte scolaire, égalité des chances… Ce sont quelques uns des sujets abordés par Philippe Meirieu.

Retrouvez ici une version plus complète de l’interview publiée dans le journal fédéral du PS du Rhône au mois d’octobre.

 

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs

J’ai commencé par être Professeur de philosophie et de français. Comme je m’intéressais à la pédagogie je suis devenu instituteur. Ensuite, je suis devenu professeur d’université et j’ai été engagé dans divers chantiers : la constitution des IUFM, le conseil national des programmes où Lionel Jospin m’a demandé de siéger, la consultation des lycées de 1998… J’ai été directeur de l’IUFM pensant 5 ans et maintenant j’ai retrouvé mon statut de professeur à l’université Lyon 2 en sciences de l’éducation.

Quel est l’état des lieux de l’école et que peut-on dire des évolutions de ces dernières années ?

Depuis 1945, la France s’est engagée dans un grand mouvement d’ouverture des portes de son institution scolaire. Cette ouverture a été marquée par un acte très fort en 1959 : l’institution de la scolarité obligatoire à 16 ans par le général de Gaulle. Il ya eu ensuite la création du collège unique par René Haby. On a ainsi assisté à une véritable « explosion scolaire », c’est-à-dire l’arrivée dans « l’école moyenne » d’une masse considérable d’élèves qui, jusqu’alors, n’étaient scolarisés qu’en primaire. Nous avons ainsi réussi la démocratisation de l’accès à l’école, mais nous peinons à réaliser démocratisation de la réussite dans l’école. C’est là notre nouveau défi. La droite veut remettre en question la démocratisation de l’accès… nous voulons, nous, nous appuyer sur elle pour parvenir à la démocratisation de la réussite.

Mettre tous les élèves au collège, certains seront tentés de poser la question « pour quoi faire ? »

Il fait la poser bien sûr. Pour Langevin Vallon, au lendemain de la guerre, par exemple, c’est pour acquérir les fondamentaux de la citoyenneté. C’est bien évidemment la langue, les outils mathématiques et scientifiques, la connaissance du patrimoine et de l’histoire, c’est aussi la culture qui permet de communiquer avec autrui, mais aussi la découverte du patrimoine industriel, technique et professionnel. C’est le partage de cette culture commune qui doit permettre à un jeune à l’issue de sa scolarité obligatoire d’être un citoyen à peu près éclairé, c’est-à-dire de lire un journal, de comprendre ce qu’il ya écrit dedans, de comprendre les enjeux des consultations électorales, de pouvoir participer à minima à la vie démocratique de notre pays mais aussi de participer à la vie culturelle, d’avoir cette base fondatrice à partir de laquelle il peut être un citoyen dans sa vie professionnelle, dans sa vie personnelle et dans sa vie sociale.

Se préparer à la vie professionnelle ne figure donc pas dans les objectifs de l’école…

Pour moi, il est clair que l’école prépare tous les élèves à la vie professionnelle mais la spécialisation ne doit intervenir qu’après l’acquisition de ces fondamentaux. Je peux rappeler une phrase du plan Langevin Vallon qui disait « la culture générale unit, la spécialisation professionnelle divise » : le rôle de l’école c’est d’unir ce n’est pas de diviser.

Que penser de l’apprentissage à 14 au lieu de 16 ans, mis en place par le gouvernement ?

C’est une mesure qui m’a beaucoup choqué à la fois à cause du contexte dans lequel elle a été prise – les émeutes des banlieues – et de son contenu. La tradition républicaine française, c’est que quand il ya un problème social, un passage à la violence, ce n’est pas moins d’école qu’il convient de donner mais plus d’école. C’est Victor Hugo : « ouvrir une école c’est fermer une prison » C’est la conviction que l’éducation peut aider la société à résoudre ses problèmes et non pas l’inverse. Pour la première fois, un gouvernement fait le choix de l’inverse c’est-à-dire qu’à ceux qui ont déjà des problèmes, on donne moins d’éducation. C’est une mesure que je trouve aussi gravement démagogique : on va donner 320 € à un enfant pour ne plus aller à l’école, pour s’acheter un ipod tout en restant chez ses parents, en lui disant qu’il ne fera plus de devoirs scolaires. D’autant plus quand on sait qu’en apprentissage, on ne bénéficie plus que de 13 semaines de cours par an. Pour des élèves en situation difficile et en particulier des élèves qui ne maitrisent pas la langue, 13 semaines c’est insignifiant. Enfin on peut rappeler que c’est la première fois dans le monde qu’un pays développé régresse en matière de scolarité obligatoire. On a toujours vu des pays augmenter l’âge jamais le baisser. Ça me paraît quelque chose d’extrêmement grave je suis même très surpris que la gauche et le peuple français ait laissé passé cela.

D’autres pays ont leur scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans

Bien sûr. La question va se poser en France. Si comme je le souhaite on va vers une revalorisation des filières professionnelles et la création d’un vrai lycée pour tous les français, avec une égale dignité des voies de formation, générale, technologique ou professionnelle, la logique c’est d’amener tous le monde à la fin du lycée et d’avoir un lycée qui soit dans la continuité du collège, non pas uniforme, mais un creuset unique qui permette aux élèves de se réorienter en cas d’erreurs ou de difficultés.

On entend beaucoup dire qu’il ya une baisse de niveau ces dernières années.

D’abord, quand on parle du niveau, on ne sait pas bien de quoi on parle et on a des difficultés pour élaborer des comparaisons. On a fait passer par exemple le certificat d’étude d’il ya 50 ans à des bacheliers d’aujourd’hui. Il n’arrivent pas à faire tous les exercices donc on peut dire « le niveau baisse » sauf qu’on ne peut pas faire passer le bac à des élèves d’il ya 50 ans. Si on le faisait, il serait vraisemblablement en échec sur un nombre considérable de choses. La première chose, c’est donc que le niveau change plutôt qu’il ne baisse. Le niveau de la classe d’âge monte et le niveau des classes scolaires baisse un peu mais c’est une question de mécanique. 3ème élément : il faudrait aussi regarder le niveau des meilleurs car il ne faudrait pas que la démocratisation se fasse au détriment des bonnes notes. Si on regarde le pourcentage, non pas de la population scolarisée mais globale, des excellents élèves, ce pourcentage est en augmentation. Pour compléter, il ya un domaine où nous sommes sûr qu’il ya une baisse, c’est la maitrise de la langue écrite. Ce domaine n’est pas spécifique à l’école mais valable pour toute la société y compris des adultes qui ont quitté l’école il y a 20 ou 30 ans. Ce qui renvoie à un problème scolaire mais aussi au problème social du statut de l’écrit dans notre société. Nous avons une société où l’écrit est en perdition et il faut y réfléchir.

De façon générale, tout n’irait donc pas si mal – sauf qu’avec les émeutes, on a un vrai signal d’alarme sur la situation de certaines écoles. Qu’en est-il de l’exclusion scolaire ?

Au tableau il faut ajouter un phénomène majeur, considérablement renforcé par les politiques du gouvernement actuel : la fracture scolaire. Une partie des écoles, des collèges et lycée de France sont l’objet de toutes les convoitises de la part des familles, élèves professeurs et d’autres établissements sont réservés aux assignés à résidence, les plus pauvres, ceux qui ne peuvent pas aller ailleurs, et les jeunes enseignants, qui n’ont pas l’ancienneté pour aller dans les bons établissements. Cet écart entre les ghettos pour riches et ghettos pour pauvres, est extrêmement grave au regard du projet républicain d’une école creuset social. Nous assistons avec une accélération vertigineuse à une ghettoïsation scolaire à l’œuvre sur les 2 tiers du territoire. Les ZEP (zones d’éducation prioritaires) tels qu’on les a construit en 81 ont été un excellent outil mais en 81 les cités n’étaient pas encore ghettoïsés. Il y avait encore des services publics, des épiceries, depuis elles se sont désertifiées, le chômage et la stigmatisation ont augmenté ; depuis nous avons des établissements sinistrés. C’est la raison pour laquelle je propose – la commission à l’éducation du PS a repris cette proposition – qu’on invente de nouveaux systèmes plus conforme à l’idéal républicain et en particulier qu’on indexe la dotation des établissements sur la CSP des familles qui y sont scolarisés. Et que cela soit valable pour le privé comme le public. Dans cette hypothèse, si le privé veut prendre des risques sociaux, il bénéficie des mêmes crédits que le public mais s’il ne scolarise que les bons élèves issus des CSP favorisées, il n’en bénéficie pas.

Il ya des mesures fortes à prendre face à cette dérive des continents scolaire, qui génère de la désespérance sociale, des despérados comme ceux de novembre dernier qui brulaient des voitures. Face à cette ampleur là, il faut une réaction forte, une politique hardie, une vraie politique de gauche, qui sache se donner les moyens de faire face.

Faut-il supprimer la carte scolaire ?

La situation actuelle est insupportable et particulièrement hypocrite. Mais la suppression pure et simple serait catastrophique. Il faut chercher des solutions nouvelles : je suggère, pour ma part, un redécoupage des secteurs scolaires en « portions de camembert » comportant des éléments du centre et de la périphérie. Je crois aussi que le problème de fond est d’éviter que les parents cherchent à fuir certains établissements : il faut donc une aide beaucoup plus forte et ciblée sur les établissements difficiles. Je propose, pour cela, une indexation de leur dotation, en argent et en personnel, sur la catégorie socioprofessionnelle des familles des familles des enfants qui y sont scolarisés : si celle-ci est inférieure de 30% à la moyenne nationale, il faut que la dotation soit supérieure de 30%…

Au-delà du manque moyens, n’y a-t-il pas aussi le problème de l’efficacité de ces moyens ?

Je parle de moyens en personnel et en argent mais il faut étudier la nature de ces moyens. Il faut en particulier donner du temps aux enseignants pour qu’ils se concertent pour qu’ils montent des projets, leur donner un minimum de budget pédagogique. Les budgets pédagogiques sont confiés presque totalement aux collectivités territoriales. Pour un élève d’école primaire selon la collectivité, le ratio est de 1 à 17. Je suis partisan d’une péréquation avec une caisse nationale à laquelle les collectivités territoriales contribuerait suivant leurs moyens pour qu’il ya ait une égalité républicaine sur le territoire.

N’y a-t-il pas des freins à la réforme aussi au sein de l’institution ?

Le problème de l’école c’est qu’il n’y a pas assez d’État et trop de bureaucratie. Prenons des exemples : pourquoi l’État décide-t-il qu’un élève de 6ème a 4 heures de maths par semaine. Certains élèves peuvent avoir besoin de 2 et d’autre de 6 heures. Dans les pays nordiques, on donne une enveloppe d’heures de maths qui est ensuite adaptée aux besoins des élèves. En revanche si on prend une question fondamentale comme la constitution des classes : faut-il que les 6èmes soient des classes homogènes ou hétérogènes ? Là-dessus l’État ne donne aucune consigne. Sur les problèmes de fond : constitution des classes, accueil des famille… il faut que l’État ait un cahier des charges plus exigeant et que sur les problèmes technique, on fasse beaucoup plus confiance aux établissements, aux territoires, aux équipes. On est dans un système qui est jacobin sur les moyens et girondin sur les fins. C’est la pire des choses. La gauche, elle, a toujours dit qu’il fallait être clair sur les finalités et responsabiliser les acteurs sur les modalités.

Aujourd’hui, l’éducation nationale est une vieille usine rouillée, elle est emberlificotée dans une pesanteur institutionnelle invraisemblable. Il faut sortir d’un fonctionnement monarchique pour un fonctionnement beaucoup plus démocratique et transparent.

Quel rôle les parents peuvent-ils jouer ?

Aujourd’hui il y a un conflit latent, qui ne s’est pas encore exprimé avec force, entre les parents qui soupçonnent les enseignants d’être des corporatistes et les enseignants qui suspectent les parents d’être des consuméristes. Il ya un malentendu et une méfiance réciproque. C’est dommageable pour l’école et il faut reconstruire sur de nouvelles bases. Les parents aujourd’hui n’ont qu’un strapontin dans l’école et ce n’est pas acceptable. Je propose que l’assemblée des délégués de parents d’un collège, d’un lycée, siège en permanence et puisse interpeller le directeur d’un établissement. Je propose qu’on accueille les parents pour parler non pas seulement du programme ou des difficultés scolaires de leurs enfants mais aussi de questions d’éducation comme la télévision ou la lecture, et un vrai dialogue constructif comme la gauche l’avait initialisé avec les universités populaires. Je propose qu’on ouvre les établissements aux familles. En Finlande les cours s’arrêtent à 15 h et tous les locaux sont ouverts pour des clubs d’astronomie, de judo, d’échec… avec les élèves, les parents et les professeurs…

Justement, les professeurs sont-ils assez présents en dehors de leurs heures de cours ?

J’avais fait une proposition en 1998 qui consistait à diminuer leur nombre d’heures de cours et augmenter leur nombre d’heures de présence. Il faut qu’ils puissent faire du tutorat, recevoir les parents… mais pas au détriment de leurs conditions de travail. Par exemple, si on allège de 3 heures de cours on peut demander 6 heures de présence.

Finalement l’enjeu est-ce l’égalité des chances ?

L’égalité des chances c’est mettre un cul de jatte et un marathonien sur la même ligne de départ et dire « vous pouvez tous y arriver ». Plutôt que l’égalité des chance je préfère le droit à l’éducation pour tous, c’est-à dire différencier sans exclure. Sans constituer des filières étanches, des ghettos, des systèmes de déversoirs. Ce qui est à inventer, c’est une école qui prend en compte les différences – parce qu’elles existent – qui apporte un plus à ceux qui en ont besoin sans pour autant les isoler des autres, les incarcérer dans leurs difficultés et dans des établissements dont ils ne pourraient pas sortir. Il faudra à terme interroger la notion de classe, qui a 120 ans mais qui n’est pas consubstantielle de l’école. C’est une modalité pas une finalité. On pourrait imaginer des groupes pluri âges. Dans certains cas, l’hétérogénéité n’est pas gênante. Dans d’autres cas au contraire, il faut prendre ensemble ceux qui n’ont pas compris et s’adapter à leur problème.

La République, c’est le droit à la différence et le droit à la ressemblance, le droit d’être traité pour ses propres difficultés mais aussi de rencontrer l’autre. Aujourd’hui quand on traite les gens pour leurs difficultés ils ne rencontrent plus les autres et quand ils rencontrent les autres on ne traite plus leurs difficultés. L’enjeu de la République c’est de tenir les deux.

propos recueillis par Laurent Jauffret

Dernier ouvrage paru – Ecole : demandez le programme (ESF ? France inter, 2006)
site www.meirieu.com

 

 

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